06 janvier 2009
Le petit garçon de 23 h 55
Le petit
garçon disparaissait régulièrement quelques minutes avant l’heure fatidique,
était-ce cette impossibilité à laisser tous ces gens à rentrer dans sa sphère intime, était-ce
la difficulté à franchir les étapes que les autres décidaient comme importantes,
était-ce tout simplement parce que décidément tous les ans il lui fallait embrasser
les amis de ses parents et cet ami là plus particulièrement qu’il n’aimait pas
et dont le contact lui faisait horreur.
La simple idée
de sentir l’eau de toilette bon marché mêlée aux effluves d’alcool et de
charcuterie pourtant fine, le faisait fuir au fond du couloir bien protégé par le noir, il espérait alors que dans
l’excitation du moment son absence passerait inaperçue.
Mais chaque
année, le scénario était le même il lui fallait
bien céder à l’ordre impérieux du père et revenir penaud se faire prendre dans
des bras de toutes les tailles, de tous les poils, frotter des joues, des
creuses , des rebondies, des rougeaudes, des blêmes, embrasser les filles de
voisins sous les sourires concupiscents et les rires gras malgré la pâtisserie
fine et le champagne léger.
Jamais il n’a
pu dire cet effroi là, jamais il n’a pu lever le voile sur le dégoût purement physique
que lui inspirait cet ami là, trop rougeaud, trop brave type, il savait la peine qu’il aurait fait à ses
chers parents s’il avait esquivé l’obstacle et si aujourd’hui encore bien des années après
la disparition de ce brave et exemplaire père de famille, il devait l’évoquer, il
sait que jamais ses vieux parents ne comprendraient de quoi il parle.
Il n’a jamais aimé cette période où il est de
bon goût de montrer comme on est heureux, il a toujours eu enfoui au fond de
lui cette tentation de disparaître ne serait-ce que cinq minutes, laisser les
autres tous les autres basculer dans l’allégresse et l’année nouvelle. Il n’a jamais aimé tout ce
qui est rituel, plus tard il s’est toujours arrangé pour éviter les
embrassades, les effusions obligatoires, les bonheurs sur commande parce que
c’est la loi, parce que c’est la tradition, parce que c’est comme çà et que
ça ne se discute pas, mais qu’il faut s’exécuter sourires en bandoulière et
couteaux effilés soigneusement dissimulés dans les habits de fête.
Plus tard, il
ne disparaîtrait plus sous son lit ou dans un placard, plus tard pourtant il
s’absenterait toujours de ces moment si redoutés, bien sûr la disparition serait
plus discrète, à peine perceptible par qui ne sait pas regarder, mais il prendra
l’habitude d'observer comme flottant
dans les airs son corps se contracter sous les frôlements, ses joues se
rétracter sous les assauts de joues blêmes, rebondies, vous connaissez la
suite..
Il restera longtemps,
si longtemps cet enfant de vingt trois heures cinquante cinq.
Et pourtant
petit à petit la blessure lui fera moins mal, petit à petit la carapace fondra
sous les assauts de véritables amitiés, et tout doucement il apprendra à
accepter ici une main sur son épaule, ici des bras qui l’enserrent, une joue
qui le frôle, son corps cessera de se raidir à la moindre tentative d’envahissement,
il acceptera de se laisser approcher en baissant
enfin sa garde, mais Dieu que cela a pris des années et que l’odeur de l’eau de
Cologne met du temps à se dissiper.
Commentaires
C'est beau tout ce récit presque uniquement par des sensations: on a l'impression d'un tableau impressionniste, composé de touches de couleurs, ce qui donne à l'ensemble une beauté colorée et un peu effrayante aussi. ("Dis bonjour à la dame", le cauchemar et le traumatisme de nombreux enfants...)
@ Inci
De très anciennes sensations remontées du puits du temps, qui sait peut-être les rôles sont-ils désormais inversés ...
Merci de ta présence
Loïc
Comme je n'aimais pas ça non plus, et je n'ai pas changé.
@Aude
Je ne me cache plus sous le lit, d'abord parce que je ne passe plus, mais je n'en suis pas si loin..
que tout ça est bien raconté, Loïc...c'est émouvant et rejoint la réalité de bien des enfants..
Bises (tu veux bien? elles ne sont que virtuelles...)
@ Coumarine
Tu sais, Coumarine, j'ai fait des progrès..je suis un tout petit peu moins intouchable..:))
vibrant écho
toutes ces choses imprimées en nous, des riens en apparences, qui peuvent prendre d'étranges proportions pour un enfant, et demeurer à jamais gravées
comment deviner parfois...
alors dire...pour tenter de se faire comprendre
Touchée
Cinq minutes + cinq minutes + cinq minutes + ....
Tes blessures ne sont pas vaines Loïc, toutes ces minutes auront servi à préserver les générations suivantes, elles t'en sont reconnaissantes, j'en suis sûre.
L'odeur qui m'écœure encore aujourd'hui est celle de l'eau de Javel, souvenir d'une grand-mère mal-aimée sans doute, mal-aimante... certainement!!!
Je t'embrasse ... sisi !!
Nous gardons tous en nous l'enfant que nous avons été ;
Je t'embrasse moi aussi virtuellement
Puis-je également vous faire la bise, Loïc? Pour vérifier... ;).
Moi aussi je suis gênée des marques d'affection. pas par dégout, car en réalité j'aime beaucoup cela lorsque c'est sincère, mais par pudeur. une pudeur inexplicable qui me met mal à l'aise parfois.
Mais je me soigne! Et le traitement est doux.
...............k
@ Isa
Dire ce qui est enfoui, le travail d'écriture sert aussi à cela, d'abord pour se comprendre soi, après les autres...
Quant à ce qui est imprimé en nous , il faut parfois du temps pour faire le lien avec ce que l'on est devenu.
Les souvenirs de l'enfance sont souvent les plus persistants. Moi c'est la sueur, j'étais obligée d'embrasser ma grand-mère (assez forte) qui suait beaucoup... encore aujourd'hui, j'ai beaucoup de mal à faire la bise à quelqu'un en sueur... Erk !
a+
@ Badineuse
Touchée...tant que je ne fais couler...
J'imagine qu'on a tous un enfant quelque part en nous qui saurait bien nous expliquer certaines choses.
@ Domy
Je ne mesure pas ce qu'a fait le temps à ce souvenir, parfois on croît préserver alors qu'on fait l'inverse..
Bises Domy
@ la discrète
Oui et je crois qu'il nous commande plus qu'on le pense...
M'enfin c'est bientôt fini ces effusions..:)))
@ Valérie
...ça continue ...vous en faites exprès:))
Dans le souvenir que j'évoque il y avait effectivement une sorte de répulsion que je ne contrôlais pas, pour l'adulte que j'ai essayé de devenir, je parlerai aussi de pudeur...
@ aR
Une photo vue ailleurs et bien sûr une lettre m'aide un peu à comprendre...
@ gren
En lisant ton commentaire olfactif, j'ai revu une des voisines de mes parents, adorable vraiment, m'est revenue aussi une odeur sudoripare..qui ne part pas..
Ah toi ..tu ne m'embrasses pas..enfin ,dis ce n'est pas parce que je...:))
Toutes ces embrassades, curieusement ont dérangé beaucoup d'enfants... (tous?) Moi aussi, je me cachais dans la pièce à côté... et on venait me chercher. Il y avait aussi cette odeur d'eau de Cologne... et de naphtaline (anti-mites)sur les vêtements qui étaient sortis de l'armoire pour ce grand jour du nouvel-an...
@tilleul
Tu me rassures , je ne suis donc pas le seul..oui la naphtaline bien sûr:))
Je trouve que ce texte te ressemble beaucoup : pudique et secret, sincère et touchant...
Tu dis autant entre les lignes que dans tes mots (justes).
Bises
@ Kyrann
Fin et intelligent et puis modeste tellement modeste...
Je t'embrasse Anne.
Loïc
Magnifique texte.
Mais, dis-moi," ne me touche pas", c'était quoi ?
@ Thé
Nous aurons sans doute l'occasion d'en reparler..
Bises
Loïc
ben oui j'ai toujours trouvé ça aberrant aussi les adultes qui imposent aux enfants "va l'embrasser" des personnes qu'on ne connaît pas ou à peine, ou tout simplement qu'on n'a PAS ENVIE d'embrasser :o( beurk ... et ces odeurs d'adultes sont très bien rendues ... avec un nez d'enfant !
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