Rien à raconter

Blog de l'inutile, futile, mots dérisoires,mots d'est, mots lestes, mots dits,mots tus. Mes mots.

09 janvier 2009

LA MAIN

Le vieil homme, visage émacié, se reposait, les yeux mi-clos.

Le jeune homme ne savait que faire, que dire.

Il savait juste que le vieil homme était devant sa dernière porte.

Brusquement les yeux s’écarquillèrent.

Il vit un regard inconnu.

Un regard brûlant d’une urgence incongrue.

Lentement le bras droit  s’éleva puis se tendit, la main offerte.

Maladroitement il saisit cette main.

Une drôle de lueur de fureur dans les yeux d’une vie qui s’éteignait lui fit comprendre que cette main ne lui était pas destinée.

Dans un effort surhumain, le vieil homme tentait, tendait, attendait, mais personne jamais ne saisirait cette main désespérée toute une vie.

 Seul le vieil homme savait  qui était là à quelques centimètres et des dizaines d’années de lui.

 Ce ne fût que longtemps, très longtemps après que le petit-fils commença à comprendre.

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13 novembre 2008

CHEMIN PARCOURU

Le couvert était impeccablement mis, couteaux et fourchettes attendaient sagement de rentrer en action, une serviette blanche triangulait fièrement dans chaque assiette, le pain vivait ses derniers instants bien retranché dans sa corbeille. Rien ne manquait. Deux petites tasses à café étaient sagement retournées dans leur coin.

 En entrée, fines tranches de saumon fumé et pas question d’en laisser une miette, mon hôte n’aurait pas apprécié. Fièrement, il exhiba deux belles bavettes d’aloyau, pof - pof ou. non.., traduire saignant ou à point, pof- pof mais pas trop, le cuisinier retourna à son œuvre, quelques pofs- pofs plus tard, j’étais installé devant une bavette de bon aloi bien entourée par ses petites patates du corps. Le festin se termina par une onctueuse crème caramel.

Ici pas question d’épater le convive, pas de cuisine sophistiquée, mais je lis dans ton regard  l’immense fierté de montrer de quoi tu es capable.

Et en buvant mon café , je te revoyais quatre années plus tôt inconscient après sept heures en salle d’opération, la seule question qui se posait était alors celle de ta survie. Après deux longues années de  rééducation, la possibilité que tu continues dans un lieu de vie, comme on les appelle pudiquement, semblait la seule issue possible, tu avais même fait  un séjour d’une semaine, une sorte de test dont tu étais sorti les yeux embués de larmes de refus et tes mimiques nous firent comprendre que non tu n’y reviendrai jamais.

 

Et aujourd’hui, tu m’as invité à déjeuner chez toi pour la première fois, et pas question que je me lève de table, pas question que j’entre dans ta cuisine, tu ne vas pas te laisser embêter par ce bras gauche indiscipliné, cette main en grève perpétuelle, cette aphasie massive comme ils disent, avec tout ce qui te reste tu as beaucoup plus que bien des gens bien comme il faut. Et si je sais que tu souffres du regard de certains, il ne faut pas leur en vouloir, ils ne te connaissent pas tout simplement.

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28 octobre 2008

SIMPLEMENT

Les dessins de mes petites-filles, les mains de mes petits-fils qui se tendent, les rires et les cris joyeux, les discussions de mes enfants, tous ces sons qui me parviennent pendant que je me bats avec mon beurre manié, mon chinois qui ne laisse plus rien passer, les biscuits de Reims trop ou pas assez imbibés, ma marcheuse qui met ses pieds dans ses petits et grands plats, une journée ordinaire de l’anniversaire d’un petit homme bien ordinaire qui finira par ouvrir ses paquets pour découvrir  avec ravissement les mots de Richard Ford ou encore d’Indridason et constatera avec infiniment de plaisir qu’on n’a pas oublié la dernière œuvre du maître Manset..

Une fête d’anniversaire toute simple pour le bonheur tout simple d’un petit homme tout simple.  

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30 juin 2008

DEMENAGEMENT

Juste un déménagement, quelques appareils ménagers à acheter, quelques meubles à transporter, quelques tours de vis à donner, deux petits tours de camionnette, un peu de vaisselle et des bouquins et des disques et  des chaises et des tables basses et hautes et tous ces objets qu’on garde au fil des années.

Juste un déménagement, et pourtant nous étions tous là, les plus proches de tes amis, ta petite sœur, tes frères et même s’il n’y avait eu qu’une caisse à porter, nous aurions tous été là pour toi.

Ce n’est pas dans  un modeste HLM que  tu rentres, c’est dans ton premier appartement depuis tellement d’années, ce n’est pas  un vieil immeuble fatigué aux balcons soutenus ça et là par des étais d’acier, c’est  un palace et ta suite avec ses deux chambres, sa grande salle avec vue sur le square et si tu ouvre bien tes oreilles tu auras le privilège de goûter les musique bigarrées  de l’Antipode.

 Et tous ces objets qu’on sort de leurs cartons, ces meubles qu’on remonte comme on remonte le temps, certains avec difficulté tant ils s’étaient habitués à l’inutilité, toutes ces choses c’est  ta mémoire qui revient d’un seul coup, c’est ta vie qui fait son grand retour.

La journée a été longue , épuisante, de multiples trajets, choisir le frigo et les quatre chaises et la machine à laver, sortir la carte bancaire, composer le code confidentiel sans lire ton bout de papier, non Laurent, c’est la touche verte qu’il faut presser , mais non prends ton temps .

Il est vingt heures, pas un moment tu ne t’es reposé, l’émotion te submerge de revoir toutes tes affaires, tes vieux 33 tours, ta guitare, tes meubles remontés et prêts à en découdre encore une fois, une journée comme un point final à une parenthèse dans ta vie, un longue absence de quatre années entre hôpitaux et centre de rééducation, entre lieu de vie et hébergement d’urgence, il est vingt heures  et pourtant tu nous accompagneras encore tard pour un simple repas entre frères et sœur. Enfin, pas si simple.

Tu profites de ce bonheur des retrouvailles et les jours qui viennent tu redécouvriras toutes ces choses qui t’appartiennent, mais nous savons, tu sais, que demain il faudra te confronter au quotidien, aux voisins, à la vie comme les autres, avec les autres.

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04 avril 2008

COMME AVANT

Cela faisait si longtemps. La dernière fois, tes doigts agiles caressaient les cordes de ta vieille guitare, la dernière fois tu massacrais un vieux Beatles  dans ton drôle d’anglais, la dernière fois tu étais le roi du barbecue, la dernière fois  tu nous faisais si bien croire que tout allait bien, la dernière fois. La dernière fois tes mots dévalaient la pente de tes idées, la dernière fois l’alcool était ton compagnon de toutes les fêtes, la dernière fois la cigarette était ta compagne des instants de doute, la dernière fois. La dernière fois, tu avais tous les appétits, la dernière fois tu étais le petit frère aux doigts d’or, la dernière fois tu étais le petit frère au cœur d’or, la dernière fois.

Pour la première fois depuis ce maudit matin où ton cerveau t’a trahi, ce maudit matin où l’on te retrouva dans ton sang, ce maudit matin où tu finis par sombrer après des heures de lutte solitaire à terre, pour la première fois depuis ces quatre années comme autant de siècles nous nous sommes retrouvés.

Comme avant nous avons terminé le repas  par la   séance rituelle de diapos, nous avons ri comme avant devant l’écran impitoyable de nos souvenirs d’enfants heureux.

C’était comme avant, presque comme avant.

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05 mars 2008

CONVALESCENCE

Tranquillement installé dans un fauteuil, les avant-bras négligemment posés sur les accoudoirs, il reçoit les amis boulistes et pongistes dans une somptueuse robe de chambre de chez Carrefour achetée par sa tendre épouse «  J’vais quand même pas mettre çà !! ».Parrain convalescent, il écoute les paroles réconfortantes, opine comme un chef, délivre un bon mot comme un revers en coin de table, assène une belle repartie, congédie d’un mouvement imperceptible de la main.

Ses trois fils sont désormais  autour de lui, attentifs.

Le patriarche, à coup de poches de sang, a repris des forces, mais une fois les amis repartis, le Parrain s’efface, les doutes resurgissent des plis de la robe de chambre, les yeux perdent de leur malice, les larmes sonnent l’alarme, les épaules s’abaissent. Les trois fils s’approchent, pas dupes de son numéro de cinéma, savent qu’il va falloir recoller les morceaux, rassurer, c’est normal, l’opération est encore si proche, çà va revenir, tous ces mots bienveillants qui font si mal voulant faire bien, attendre que le temps donne ses réponses.

 

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03 mars 2008

34 SUITE

J’avais quitté un vieux coyote et son acolyte,regards hagards, dos courbés, gestes ralentis, livrant un combat dantesque contre une compote aussi paumée qu’eux, deux cow-boys retirés des affaires, moral en berne devant un petit suisse combatif.

J’ai trouvé hier deux pipelets,  deux garnements au cœur gros comme çà, deux vieux copains se jetant des regards complices, deux gamins ravis du bon tour qu’ils viennent de jouer à ce grand con d’Ankou qui a encore raté son coup, deux enfants, le ticket à la main, prêts pour un nouveau tour de manège.

 

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02 mars 2008

CHAMBRE 34


J’ai poussé la porte de la chambre 34. Dans le premier lit,un vieillard, tu occupais donc le lit du fond.
C’était toi, ce dos voûté, vaincu, méconnaissable. Je mis quelques secondes à le comprendre avant que je ne m’aperçoive que tu regardais mon reflet dans la grande vitre, un drôle de regard par en dessous que je ne te connaissais pas.

 Je t’ai embrassé, quasi prostré tu ne protestes pas.. Ce qui me frappe, ce sont ces yeux, tes yeux, comme exorbités, comme des yeux qui ont vu une horrible vérité.

 On n’a jamais vraiment su se parler nous deux , je ne sais jamais trop quoi te dire, alors les circonstances ne nous aident pas, je sens que ce n’est pas le moment des banalités, surtout ne pas te dire que tu as une meilleure tête, je te trouvais plus reposé sur ton lit de soins intensifs, pourtant tuyauté de partout, surtout ne pas te dire que le temps fait son œuvre que dans quelques semaines tu retaperas dans la petite balle blanche, je sens que tu as des choses à dire, j’attends, je sais faire.

 Tu lèves lentement le visage, les yeux scrutateurs, je ne sais ce que tu cherches, tu commences à dire faut passer par là pour comprendre, j’attends, je sais que tu vas me parler de Pépé, je le vois assis près de toi, massif, emmuré, bloc de silence et de souffrance.


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01 février 2008

PETIT FRERE

Tu étais assis en face de moi ou l’inverse, j’avais beau regarder la danse de ta main gauche, scruter tes mimiques, décidément non, je n’y arrivais pas, toutes mes questions tombaient à coté de la plaque. Tu as fini par prendre ce regard qui en dit long, ce regard qui disait "vraiment le grand frère y a rien à en tirer, y comprend rien".

Je savais ce qui allait suivre, un long soupir résigné, un « ben voilà » pour clore et on ne parlerait pas d’autre chose.

 

Puis, tu as désigné cette photo parmi plein d’autres sur le mur, immédiatement les larmes montèrent à l’assaut, ton index allait à la rencontre des ces quatre jeunes filles, quatre sœurs souriant à l’objectif, quatre visages de vie, quatre témoignages d’un bonheur.
Je sais qu’elles sont comme ta propre famille, qu’elles sont comme tes propres enfants.

Ton index désigne le premier visage et dessine une croix, un mot, le seul que tu as pu retrouver, sort de toi : « Crac ».

 Le doigt se déplace et vise une plus jeune, dessine une croix et ... 

 Ton corps est secoué de spasmes, les larmes envahissent ton visage, je ne suis même pas sûr de savoir à quel point cette insupportable injustice te ravage. Je sais que tu as hurlé, homme sans les mots, quand tu as appris pour l’aînée il n’y a pas deux ans.

 Tu sais que l’issue est proche, l’aînée va venir prendre la main de sa jeune sœur et l’accompagner dans ce voyage.
Alors ton doigt, alors tes pleurs, alors ton visage déformé par l’indicible douleur qui disent l’inéluctable, l'inacceptable issue.

 

 


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16 janvier 2008

BONNE ANNEE

J’ai longuement sonné à l’interphone, j’ai appelé sur ton téléphone puis j’ai à nouveau pressé le bouton avec insistance comme pour te faire apparaître, génie improbable. Forcément que tu es là, qu’est-ce que tu pourrais faire d’autre une fois terminée ta journée organisée entre l’orthophoniste, le kiné, l’aide ménagère, les activités avec l’association, encore une journée sans pouvoir mettre des mots sur tes émotions, tes doutes, tes peurs, tes joies, tes colères, hein mon grand, une fois que l’obscurité a posé son manteau de silence, dans quel autre endroit pourrais-tu être ?

 

Pourtant de sonnette lasse, je m’éloigne, rendu perplexe par cette absence de réponse. Qui viendrait ainsi te chercher un modeste et anonyme lundi d’hiver, je sais que Papa t’a raccompagné vers 14 heures, que tu avais un rendez-vous avec ta conseillère. Je sais que tu es là , forcément.

 

Je suis à quelques mètres quand il me semble entendre cette voix qui n’est pas tout à fait la tienne, cette drôle de façon que tu as d’extirper quelques mots épuisés par un long et tortueux chemin, je reviens en courant, enfin n’exagérons rien, vers ces Allos de lumière qui me rassurent définitivement.

Je décline, oui, mon identité, un AH fort et heureux vient me percuter le tympan ou ce qu’il en reste.

 J’arrive à ton appartement, la porte grande ouverte m‘invite à entrer. Tu surgis nu comme un verre vide, corps lourd et massif.

C’était donc çà, en pleine opération d’effeuillage, enfermé dans ta salle de bain tu n’entendais pas les coups de sonnette et de téléphone, une mimique bien sentie, un geste pour bien me faire comprendre ce que j’interromps et tu retournes continuer la délicate opération de mise en pyjama.

En te souhaitant une bonne année pendant que tu poses de gros bisous sur mes joues et que tu m’enserres généreusement de ton bras valide, je songe aux épreuves que tu as traversées et à celles qui t’attendent et ces drôles  de mots, une bonne année mon grand,  résonnent étrangement à mon cœur.

Posté par Truly à 23:00 - Famille - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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