Rien à raconter

Blog de l'inutile, futile, mots dérisoires,mots d'est, mots lestes, mots dits,mots tus. Mes mots.

01 novembre 2006

Nuits noires

Personne dans la rue, personne près du pont. Le froid semble figer toute vie, les arbres restent silencieux, comme dans l’attente ils retiennent leur souffle, l’abribus reste inhabité, la nuit a tout avalé tout dévoré, j’erre, solitaire, dans ma voiture .Un dernier tour, quelques ombres, passants regagnant leur foyer, il est désormais près de minuit, je suis seul dans le froid et la nuit. Soudain, une deux, trois silhouettes, improbables fantômes surgis de l’ombre.

Elles sont quatre qui soudain entourent ma voiture, visages inquiets, Loïc ne reste pas il y a plein de police partout, et moi qui croyais tourner dans des rues vides, naïf je ne vois rien dans la nuit.

J’ai garé ma voiture, le froid s’accentue, les arbres murmurent, la rue m’apparaît à nouveau déserte. Puis, là-bas, comme un bruit de course, je devine une sorte de meute, je me rapproche, je commence à entendre les cris de guerre, les vociférations, j’aperçois les véhicules banalisés, les brassards orange.

Les volets s’entrouvrent, se tenant au carreau, les braves gens profitent du spectacle, enfin une opération de nettoyage, cette nuit la rue sera propre, les épaves alcoolisés pourront crier tout leur saoul, la rue sera à eux, quelques voitures tourneront, ralentiront d’incompréhension, pas de gâterie pour représentant en goguette, il faudra rentrer solitaire, dégriser seul, tout seul .

Je suis à quelques mètres, les insultes pleuvent, les quolibets,les gestes obscènes et putassiers .

Un flic fait une œillade indécente à une fliquette «  tu prends combien ma poule », un large et confiant sourire lui répond.

Les courageux pandores tapent du pied, passent le balai, crient pour se donner du cœur à l’ouvrage  « cassez vous salopes »

Une douzaine de forces de l’ordre, trois véhicules, tout ce déploiement de force contre le Mal, quatre bouts d’Afrique échoués sur les trottoirs de notre bonne ville, notre prude ville notre hypocrite ville et ses bars à hôtesses, ses bouchonneuses et sa bonne conscience, quatre bouts d’Afrique terrorisés, tentant de courir sur leurs talons cassés.

Je rejoins le dernier rang, braves combattants du Mal tellement occupés qu’ils ne s’aperçoivent pas de ma présence. Une petite voix terrifiée autant qu’inconsciente ose un «  qu’est-ce que vous êtes en train de faire là… » .

Un colosse daigne baisser le regard et commence par répondre «  ben vous voyez bien que… » . Puis, assuré de sa qualité de représentant de l’Ordre, se reprend «  MAIS vous êtes qui vous ???? » .

Vous êtes qui vous pour vous mêler de ce qui ne vous regarde pas, un renfort inattendu, un croisé de la propreté, un civil en flic. Je bafouille «  Monsieur L, sympathisant du Mouvement du Nid ».

Flic-Colosse hurle « Y a un mec du Nid », comme dans un film de Tex Avery, l’action se fige, chacun retient son geste, les spectateurs retiennent leur souffle, un court silence habille la scène.

Flic- Molosse, sans doute le chef de meute se dirige vers moi, écumant de rage, interrompu au moment de l’assaut final, privé de son petit plaisir à lui . Le brassard orange vire au rouge écarlate. Un déluge s’abat sur mes frêles oreilles, il vocifère «  VOUS êtes content, hein, elles vont pouvoir continuer et puis, et puis C’EST A CAUSE DE VOUS QU’ELLES VIENNENT ICI …ELLES SAVENT QU’IL Y A DES GENS GENTILS POUR ELLES » .

Oui Monsieur l’Agent, elles auront appris que des hommes peuvent être autre chose que des clients, des souteneurs ou des policiers. Quelques hommes qui deux à trois fois par semaine, quittant leur vie familiale, leur offrent quelques minutes d’humanité tout simplement, un café dans le froid, un instant de dignité, juste quelques paroles échangées dans nos mauvais anglais, Une once d’humanité entre deux passes, entre deux clients exsudant leur misère sexuelle.

De brefs instants où elles ne seront pas LES PROSTITUEES, une parenthèse dans la nuit où Susan redeviendra Adesuwa, où Charlotte sera à nouveau Esewi, les deux copines de la même rue là-bas à Kano dans le Nord du Nigeria.

Sandra, Esewi, Adesuwa, Fatima, elles sont quatre qui regardent la scène, ne comprenant pas ce qui arrive. La meute disparaît s’engouffrant dans les voitures banalisées, les volets se referment, je me retrouve seul dans la rue avec quatre filles dans le froid, éberluées, encore tremblantes de peur. Ce soir là elles regagneront leur hôtel plus tôt. 

Je saurai longtemps après par le Président de l’Association qu’elles se sont demandées qui j’étais vraiment pour avoir ce pouvoir d’arrêter les forces de l’ordre «  Dis M…..c’est qui Loïc ».

C’est juste un petit homme qui, enfant, regardant la course du Tiercé à la Télé, avait toujours une préférence secrète pour le cheval gris.

Posté par Truly à 20:39 - Nuits - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


12 octobre 2006

Sandra

Tu me regardais de loin, jaugeant qui était ce petit homme. Tu restais à l’écart pendant que tes compagnes riaient, t’approcher, t’apprivoiser demanda du temps.

Un après-midi pluvieux, un coup de fil, une voix lointaine, un appel au secours, « Loïc j’ai un problème, je suis à N. avec  police ». Je n’en sus pas plus ce jour là, seulement que tu n’avais plus de vêtements pour te changer. Mon emploi du temps ne me permit pas d’aller te voir.

 

Le lendemain, après une journée de travail ordinaire, je pris la route, 150 kilomètres sous une pluie battante, à l’arrière un sac de vêtements préparés par ma femme. Je sais que les heures d’ouverture du Centre de rétention, dans cette ville il est installé dans les locaux de la police, ne vont pas au-delà de 19 heures. Je ne connais pas le centre-ville, je me perds, l’heure tourne, le temps prend de l’avance sur moi, je sais qu’à tout moment tu peux être installée gracieusement dans un avion.

Il me faut fournir des explications, me justifier, suspect déjà, pas habituelles les visites à ce genre de personnes, çà n’a pas de famille, après palabres j’apprends que tu es chez le Juge, mais que tu vas revenir.

 

J’erre dans N., la pluie m’accompagne, un petit noir tente maladroitement de me réchauffer, Barbara, la mort du père, mon esprit se prend à vagabonder lui aussi . Du bistrot, j’aperçois la noria des véhicules de police, certains reviennent vides, ils ont livré leur marchandise.

 

Le policier m’accompagne à la porte de ta chambre, comment dit-on, une cellule, une pièce de rétention. Le malheur s’efface instantanément, sourire sans maquillage, Sandra méconnaissable, Sandra sans perruque, sans  uniforme, je n’avais jamais vu ces cicatrices, ces traces de brûlures, ces bras martyrisés, cette vie déglinguée et pourtant toujours ce sourire, récompense de soirées entre  invectives des gens comme il faut, cris de cow-boys aux armes bien apparentes, lazzi de fêtards fatigués mais honnêtes eux,  regards offusqués des bien-pensant et des bienfaisants et les clients, mortels et dérisoires , pitoyables clients.

Tu sors les vêtements un à un, tu garderas cette petite robe noire, peut-être la portes-tu là où tu es.

Des silences, des crises de larmes, des pleurs sur mon épaule, je n’ai presque rien fait pour toi, je suis juste venu, je vois ce petit visage triste qui désormais me suit m’éloignant.

 

Je te reverrai à l’audience quelques semaine plus tard, Sandra menottée, jugée pour ce crime odieux, tu avais changé de nom entre deux contrôles, le réquisitoire narquois, le Procureur sarcastique, une Sierra Léonaise qui ne connaît pas l’hymne de son pays, une habitante de Freetown qui n’a jamais vu la mer, on se gausse, puis on condamne, 3 mois et fermez la, enfermez la.

Tu ressors, tu te retournes entre tes deux gardes de ce corps si frêle et tu lèves tes mains menottées, et je reçois un immense sourire comme une victoire, tu es hilare, ce sont désormais tes juges qui ne comprennent rien.

 

Je ne te reverrai jamais, Sandra, j’obtiendrai bien un droit de visite mais trop tard, un jour trop tard. Tu avais déjà pris un avion.

 

 

Posté par Truly à 23:27 - Nuits - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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