26 janvier 2009
BOUCLE
Jamais il n’en avait parlé.
Allongé sur la
table d’examen,il a dit, près de quarante ans après, la panique, la dévastation,
puis la honte, toutes enfouies profondément . A fleur de peau, fidèles elles
n’ont pas seulement accompagné sa vie, elles en ont été un ressort caché qui
enfin s’est cassé . Sur cette table, nu, dépouillé de son armure, sans la
carapace épaisse, sans les masques,sans les jeux de mots, sans les silences,
sans artifice, contre-feux éteints, vieil ours sans défenses ce qui est bien
normal quand on y pense, pour une fois il n’a pas triché .
Comme si après
les anciens et mauvais rires carabinés c’est entre les mains respectueuses d’un
autre médecin que la boucle enfin se fermait, sans doute fallait-il que ce fût
une femme qui après , longtemps après, les infâmes entende ces paroles .
Jamais je n'en reparlerai.
23 janvier 2009
ECRIRE Y CROIRE
Se mettre
devant la page blanche et faire courir ses doigts sur le clavier, ne pas
laisser tranquilles les lettres soigneusement rangées , se dire qu’il en
sortira bien quelque chose, écrire n’importe quoi mais écrire, écrire sans se
soucier du qu’en lira-t-on du qu’en pensera-t-on, écrire pour ne pas dépérir
devant les mots des autres , les autres tellement plus talentueux, tellement
plus érudits, tellement tout plus que lui piteux petit père englué dans la
nasse de son inculture, petit vieux luttant désespérément contre le courant du temps
qui le vide un peu plus chaque minute. Ecrire pour ne pas renoncer, écrire
juste pour se faire croire qu’encore un peu il existe même pour quelques bonnes
âmes charitables, écrire sans se relire, sans chercher à plaire et complaire,
écrire comme si demain il était trop tard, écrire pour y croire, écrire et
jeter ses mots comme un naufragé, écrire et se dire qu’un bateau ami se
déroutera bien pour voir si la coquille n’est pas vide et s’il y a encore quelque
chose à lire.
16 janvier 2009
BANALITES
Il écoutait le
téléphone sonner et se demandait si le son serait différent le jour où une inconcevable
nouvelle en jaillirait.
Il regardait son épouse s’éloigner en voiture et se demandait si son regard serait autre si un jour elle venait à ne pas revenir;
Et quand on ne
sait pas que c’est la dernière fois, écoute-t-on mieux, regarde-t-on plus ?
Le maître des malheurs prend-il la peine de
nous envoyer un signal et saurait-il le lire ?
09 janvier 2009
LA MAIN
Le vieil homme,
visage émacié, se reposait, les yeux mi-clos.
Il savait
juste que le vieil homme était devant sa dernière porte.
Brusquement
les yeux s’écarquillèrent.
Il vit un
regard inconnu.
Un regard
brûlant d’une urgence incongrue.
Lentement le
bras droit s’éleva puis se tendit, la
main offerte.
Maladroitement
il saisit cette main.
Une drôle de lueur
de fureur dans les yeux d’une vie qui s’éteignait lui fit comprendre que cette
main ne lui était pas destinée.
Dans un effort
surhumain, le vieil homme tentait, tendait, attendait, mais personne jamais ne
saisirait cette main désespérée toute une vie.
06 janvier 2009
Le petit garçon de 23 h 55
Le petit
garçon disparaissait régulièrement quelques minutes avant l’heure fatidique,
était-ce cette impossibilité à laisser tous ces gens à rentrer dans sa sphère intime, était-ce
la difficulté à franchir les étapes que les autres décidaient comme importantes,
était-ce tout simplement parce que décidément tous les ans il lui fallait embrasser
les amis de ses parents et cet ami là plus particulièrement qu’il n’aimait pas
et dont le contact lui faisait horreur.
La simple idée
de sentir l’eau de toilette bon marché mêlée aux effluves d’alcool et de
charcuterie pourtant fine, le faisait fuir au fond du couloir bien protégé par le noir, il espérait alors que dans
l’excitation du moment son absence passerait inaperçue.
Mais chaque
année, le scénario était le même il lui fallait
bien céder à l’ordre impérieux du père et revenir penaud se faire prendre dans
des bras de toutes les tailles, de tous les poils, frotter des joues, des
creuses , des rebondies, des rougeaudes, des blêmes, embrasser les filles de
voisins sous les sourires concupiscents et les rires gras malgré la pâtisserie
fine et le champagne léger.
Jamais il n’a
pu dire cet effroi là, jamais il n’a pu lever le voile sur le dégoût purement physique
que lui inspirait cet ami là, trop rougeaud, trop brave type, il savait la peine qu’il aurait fait à ses
chers parents s’il avait esquivé l’obstacle et si aujourd’hui encore bien des années après
la disparition de ce brave et exemplaire père de famille, il devait l’évoquer, il
sait que jamais ses vieux parents ne comprendraient de quoi il parle.
Il n’a jamais aimé cette période où il est de
bon goût de montrer comme on est heureux, il a toujours eu enfoui au fond de
lui cette tentation de disparaître ne serait-ce que cinq minutes, laisser les
autres tous les autres basculer dans l’allégresse et l’année nouvelle. Il n’a jamais aimé tout ce
qui est rituel, plus tard il s’est toujours arrangé pour éviter les
embrassades, les effusions obligatoires, les bonheurs sur commande parce que
c’est la loi, parce que c’est la tradition, parce que c’est comme çà et que
ça ne se discute pas, mais qu’il faut s’exécuter sourires en bandoulière et
couteaux effilés soigneusement dissimulés dans les habits de fête.
Plus tard, il
ne disparaîtrait plus sous son lit ou dans un placard, plus tard pourtant il
s’absenterait toujours de ces moment si redoutés, bien sûr la disparition serait
plus discrète, à peine perceptible par qui ne sait pas regarder, mais il prendra
l’habitude d'observer comme flottant
dans les airs son corps se contracter sous les frôlements, ses joues se
rétracter sous les assauts de joues blêmes, rebondies, vous connaissez la
suite..
Il restera longtemps,
si longtemps cet enfant de vingt trois heures cinquante cinq.
Et pourtant
petit à petit la blessure lui fera moins mal, petit à petit la carapace fondra
sous les assauts de véritables amitiés, et tout doucement il apprendra à
accepter ici une main sur son épaule, ici des bras qui l’enserrent, une joue
qui le frôle, son corps cessera de se raidir à la moindre tentative d’envahissement,
il acceptera de se laisser approcher en baissant
enfin sa garde, mais Dieu que cela a pris des années et que l’odeur de l’eau de
Cologne met du temps à se dissiper.
27 décembre 2008
The Mamas and the Papas
Une image
légèrement floue qui tremble d’un bonheur éperdu, le son d’une flûte qui
traverse le temps, des jeunes femmes aux fleurs dans les cheveux, des tuniques
indiennes, des sourires enfantins, une blonde qui tambourine, un guitariste qui chapka, une mélodie qui california
dream, un monde disparu, un sablier qui accélère la cadence et des larmes qui
montent du fond d’un temps qui ne reviendra pas.
Des mamans et
des papas souriants et candides d’avant les trahisons, les cris, l’alcool, les crises,
les conjugales et les cardiaques, des voix aujourd’hui tombées au fond d’un
trou noir de monde qui nous attend , qui
m’attend , c’est tout ce qu’il sait faire. .
Une toute
petite mélodie de rien du tout qui me dit le vertige d’une vie qui disparaît, qui
me dit les vestiges à venir, des paroles sucrées qui versent leur miel sur les
blessures qui je le sais maintenant ne guériront pas, ces blessures de lames
venues je ne sais d’où et que j’emporterai sans les dire mais non sans les
transmettre, cadeaux empoisonnés que pourtant je ne veux pas donner.
Une
ritournelle des temps enfuis que j’écoute en boucle pour la fermer. Enfin.
23 décembre 2008
AU SUIVANT
Deux
silhouettes qu’il apercevait parfois, le
plus souvent juchées sur des vélos curieusement trop grands, elle devant et lui
derrière.
Un petit mot
de la présidente de l’association de la rue, Monsieur B. est décédé, vous connaissez la suite, enfin non pas
vraiment.
Il aperçut ce
matin là la petite silhouette solitaire,
s’arrêta, bredouilla un vague bredouillement, consola la récente veuve comme il
put, les hommes, les meilleurs qui
partent les premiers, en même temps, ça le rassurait, il se disait que dans ce
cas son tour viendrait dans les derniers.
Il lut le
désarroi dans les yeux orphelins de l’être aimé pendant si longtemps, s’en
voulait de sa maladresse, ne comprit pas tout de suite ce qui sortit de la bouche de l’épouse du de
cujus, l’obligea dans ce petit matin blême à répéter ces mots qui sonnent désormais comme dans le cauchemar d’un
autre, vous vous trompez, c’est ma voisine qui. Se rattrapa comme il
put, c’est pas grave, votre tour viendra, sentit qu’il s’enfonçait dans le sol
impatient de l’accueillir, entendit dans le petit matin de plus en plus blême
« c’est déjà fait, l’année dernière » .
Faut dire que
dans sa rue, les maris sont denrées rares ou péries et il a beau se répéter que
les meilleurs et cætera, ça commence quand même à vaguement l’inquiéter.
16 décembre 2008
BULLETIN DE SANTE
L’homme,
plutôt ce qu’il en restait, se laissa tomber au pied de son lit qu’il sentait
déjà refroidir comme se préparant au pire, le lit. Hagard dans le noir, se
redressa puis buta dans une chaise, termina son parcours rampant plus que
marchant, lui revenaient en tête les images de Freaks, vieux film qu’il aimait.
Les monstres ne sont jamais ceux que l’on croit et derrière le sourire éclatant
et le visage angélique se tapissent souvent, bien à l’abri, les desseins les plus
noirs. Enfin, il arriva à se hisser sur son siège de douleur en couleur, le
siège,et encore une fois eut l’impression que des torrents de boues liquides et
nauséabondes lui sortaient des entrailles, comme des rivières de vie mourante qui le quittaient, comme les rats quittent le
navire prêt à couler, comme un stade de foot qui se vide des supporters dépités
de la défaite de ses favoris, comme, bon ça suffit, il se dit qu’à la réflexion
ce n’étaient pas des impressions ou alors fort malodorantes.
Il contemplait ou plutôt le large miroir lui renvoyait
son image à la fois hâve et blanchâtre comme si ce qui lui restait d’humain s’échappait
par les pores de sa peau. Lui revenaient en mémoire les images d’un Nosferatu
de Murnau, vieux film qu’il aimait mais là il ne trouvait rien à dire de plus,
on ne joue pas à l’auteur impunément.
Combien de
fois, triste narcisse s’était-il ainsi examiné se persuadant que décidément non
s’il n’était pas beau, il n’était même pas laid, juste une figure sans intérêt,
un regard sans lumière, puis un épiderme s’affaissant, des valises prêtes au
grand voyage, un terne homme au sternum avachi, combien de fois s’était-il
persuadé que vraiment il ne méritait pas de vivre avant de renoncer emporté par
sa courageuse et coutumière lâcheté.
Puis traversé
par un long spasme douloureux s’affaissa sur le carrelage acheté il y a si
longtemps chez Point P, ce carrelage rose que leur cruel manque de goût avait
fait assortir à leurs rouleaux de papier toilettes premier prix, muets témoins
de tant de déchéance, dont il songea soudain que le complaisant auteur le
mettrait au singulier alors que le pluriel de ses désastres conviendrait tant,
ce carrelage disais-je dont le froid rassurant lui donnait le sentiment d’un peu
de paix, mais on le sait la paix c’est leste et c’est ainsi qu’il se hissa,
comme ragaillardi de s’être tant vidé ,dans son lit pour le coup devenu complètement
froid, sentinelle étrangère à son désarroi.
Dix fois, cent
fois, il répéta l’opération nocturne, se cognant ici, se heurtant là, ne
sachant donner de la cuvette tant il fallait écoper, non ce n’est pas un billet
politique, emporté par les flots et les flux noirs, il imaginait déjà sa gerbe
et les commentaires compatissants et concupiscents, c’est vraiment trop con de
mourir comme ça,
Le matin,
coquin blafard, le réveilla tout de même et il sut qu’il lui faudrait attendre
et continuer.
Enfin bref, j’ai
fait une belle gastro.
12 décembre 2008
CAFE CORTINA
Une simple
table en bois, une petite banquette, deux chaises modestes, une soupe de
potiron brûlante, un soupçon de curcuma, une bonne bouteille de Saumur
Champigny, des yeux qui pétillent, une bougie à la flamme vacillante, une tarte
maison, un plat de la Réunion , des rires, des sourires, des fous rires, des
délires, des souvenirs, des projets d’avenir, quatre amis , le temps qui passe,
des silences , des paroles, des futiles, des sérieuses, des philosophiques, des
yeux qui brillent, des vague à l’âme, des larmes , des armes déposées, des
habitués au comptoir, un Bistrot ses
fidèles, une patronne qui moque gentiment le petit homme,quelques livres sur
une table brinquebalante, une froide soirée d’automne, deux jeunes filles , un
couple, des passants qui passent, le temps qui passe trop vite, une soirée qui
me réchauffe, toujours le même plaisir simple, les retrouver, les mêmes amies,
mes amies.
27 novembre 2008
BONNE RETRAITE
Tu t’en vas et
ton départ fera un grand trou qui ne sera jamais comblé. D’ailleurs comment
remplace-t-on du vide et comment ferait-on pour recruter une personne possédant
ne serait-ce que la moitié de ta vacuité.
Près de dix
ans que je travaille avec toi, ce serait méchante ironie d’écrire que nous
travaillons ensemble, jamais je ne te l’ai dit parce que je sais que tu as
développé des compétences que je n’aurai jamais et dont il convient de se
méfier mais, chère collègue, ce soir j’ose ne pas te le dire en face je t’abhorre depuis longtemps, silencieux dans
l’ombre de ton néant.
D’abord, laisses-moi
te dire que je n’envie pas ton art de ne
rien faire en faisant accroire que tu es débordée, laisses-moi te dire que ta
malveillance tranquille ne m’a jamais
dupé, toi dont les seules paroles que j’ai entendues dans nos réunions de
service furent des hochements de tête de haut en bas quand il fallait bien montrer ton
approbation , de gauche à droite quand il fallait marquer la plus saine des
réprobations, voire ton indignation soulignée par des jeux de sourcils du plus
bel effet et en dix ans jamais tu ne t’es trompée, les responsables de service
ne sont succédé et jamais tu n’a commis une seule erreur , experte que tu es dans l’art de servir ce que
l’autre attend, je te reconnais chère collègue ce talent que je me réjouis de
ne pas posséder.
Secrètement je
t’admirais quand, piètre tâcheron j’ahanais pendant des heures sur les dossiers
que j’allais présenter devant telle commission, tandis que je te voyais,
admirable de célérité feuilleter, comme on tourne les pages d’un magazine , tes
quelques cinquante dossiers, dix minutes plus tard, tu rangeais soigneusement
la vie de ces gens dans ta sacoche en cuir et partait sereine et tranquille ne
pas les défendre en toute impunité et bonne conscience.
C’est sans
doute ce même remarquable esprit de synthèse qui te permet de recevoir quinze
personnes là où j’en écoute sept ou huit en trouvant encore que je ne leur ai
pas assez consacré de temps. Sans doute aussi que ces personnes là comprennent
vite que l’entretien est clos tant tu excelles dans l’art de fermer portes et
fenêtres, toi qui des trémolos dans l’œil et la voix humide clame en toute
indécence comme tu aimes les entretiens difficiles quand il y a de la souffrance,
du malheur, toi pour qui l’autre n’existe pas, toi qui a sans doute oublié
jusqu’à l’existence du mot empathie. Pour avoir, chère collègue, une chance de
pénétrer le monde intérieur de l’autre, encore faut-il que cet autre existe.
Il faut aussi
que je t’avoue que me manquera ce spectacle de ta gentillesse obséquieuse,
quand sourire mielleux , paroles sucrées , tu condescendais à me solliciter avec
toujours cette même entame que je connaissais par cœur « Dis Loïc, toi qui
sais tout.. » Ce que je sais, c’est que désormais plus personne ne me le
dira de cette manière là.
Enfin, je dois
te remercier de m’avoir mis sous les yeux pendant toutes ces années la
caricature de ce que jamais je ne voudrais devenir, de m’avoir sans cesse
démontré ce que peut produire ce métier quand on a abandonné toute exigence, quand
on a arrêté d’écouter , quand on a arrêté de regarder,quand on a renoncé tout
simplement et si jamais un jour je sens que je relâche un peu l’effort, alors
je me souviendrai de toi et je redresserai la tête, toujours convaincu que je
peux changer quelque chose. C’est l’essence
même de notre métier, il faut croire qu’il y a bien longtemps que tu n’avais pas
fait le plein.





